# Apports de Michel Léonard à l'Hexagramme de Valeur ## Présentation de l'ouvrage Michel Léonard, professeur à l'Université de Genève, propose dans *Lumières informationnelles de la Science de Service éclairant la progression de la Société* (2020) une refondation complète de la relation entre le Numérique et la Société. Sa thèse centrale est qu'entre ces deux mondes existe un **monde de l'Information** — invisible dans les approches dominantes — qui seul peut gouverner la progression sociétale de manière cohérente, démocratique et durable. Il développe cette thèse à travers la Science de Service, une science transdisciplinaire qui entremêle sciences exactes, sciences humaines et ingénierie pour construire des services d'information "contributifs" (démocratiques, responsables, inclusifs). Ce qui frappe immédiatement dans cette lecture, c'est la profonde résonance avec l'intention même de l'Hexagramme de Valeur : rendre visible la cohérence cachée entre les savoirs humains. Léonard ne fait pas autre chose — mais depuis l'angle de la science informationnelle appliquée à la progression de la Société. --- ## Apports dans les 5 graphes ### G1 — Gouvernance, économie, société L'apport le plus structurant de Léonard pour G1 réside dans sa théorie des **communs informationnels**, directement inspirée d'Elinor Ostrom (déjà présente dans G1). Léonard transpose la logique des biens communs naturels (pâturages, forêts, sources d'eau) aux biens communs d'information, et montre qu'ils sont soumis aux mêmes risques de "tragédie" — mais avec une différence cruciale : leur ressource est artificielle et en perpétuelle ébullition, ce qui rend leur gouvernance plus complexe mais aussi plus riche en potentialités. | Concept Léonard | Ancrage G1 existant | Apport spécifique | |---|---|---| | Communs informationnels contributifs | Ostrom (Communs) | Extension au monde informationnel : économie de contribution + économie de marché | | Services contributifs (démocratiques, responsables, inclusifs) | Rawls (Justice), Sen (Capabilités) | Opérationnalisation de la justice dans les systèmes d'information | | Exclusion informationnelle | Stiegler (Prolétarisation psychique) | Forme plus profonde que l'exclusion numérique : perte du sens, pas seulement de l'accès | | Autorité informationnelle | Habermas (Espace public) | Nouveau pouvoir à côté de l'exécutif, du législatif et du judiciaire | | Politique informationnelle (4PS) | Gouvernance multi-niveaux | Instrument institutionnel des propulsions informationnelles | La notion d'**exclusion informationnelle** est particulièrement puissante : elle désigne l'impossibilité pour une personne de percevoir le *sens* d'un service d'information — une exclusion cognitive bien plus profonde que la simple exclusion numérique (ne pas avoir accès à Internet). Cette distinction enrichit considérablement le nœud Stiegler sur la prolétarisation psychique. ### G2 — Information, sémiotique, cognition C'est dans G2 que Léonard apporte sa contribution la plus originale. Il propose un **monde de l'Information** comme tiers-espace entre la Société et le Numérique — un monde doté de ses propres connaissances, méthodes et langages, irréductible aux deux autres. Ce positionnement est radicalement différent de l'approche dominante qui réduit l'information à un sous-produit du numérique. | Concept Léonard | Ancrage G2 existant | Apport spécifique | |---|---|---| | Monde de l'Information (tiers-monde) | Shannon (Théorie de l'information) | L'information n'est pas un signal : c'est un monde gouvernant, avec sa propre intelligence | | Langage commun de l'information | Saussure (Sémiologie) | Un langage opérationnel qui permet la cohésion cognitive entre disciplines hétérogènes | | Modèles informationnels | Affordances (Gibson) | L'information comme espace d'action partagé, pas comme simple représentation | | Dualité vrai/juste | Épistémologie | Toute réalisation informationnelle doit être à la fois techniquement vraie ET sociétalement juste | | LNT → LNS (refondation du numérique) | Turing, Von Neumann | Le numérique passe d'une logique de technologie à une logique de service | La distinction entre **Logique du Numérique de Technologie (LNT)** et **Logique du Numérique de Service (LNS)** constitue une tension fondamentale qui pourrait enrichir G2. La LNT réduit les personnes à être des "utilisateurs" ou des "consommateurs numériques" ; la LNS les repositionne comme co-créateurs de valeur. C'est un changement de paradigme comparable à celui de Varela (passage de la représentation à l'enaction). ### G3 — Vivant, systèmes, résilience L'apport de Léonard à G3 passe par sa conception de la **résilience et de la durabilité** des services d'information, mais surtout par le parallèle qu'il établit entre les écosystèmes naturels (Ostrom) et les écosystèmes informationnels. Un service d'information, comme un organisme vivant, doit être résilient face aux perturbations de son environnement (modifications réglementaires, disruptions technologiques) et durable dans sa capacité à évoluer. | Concept Léonard | Ancrage G3 existant | Apport spécifique | |---|---|---| | Écologie des systèmes de services (Spohrer) | Autopoïèse (Varela) | L'écosystème de services comme population d'entités qui interagissent et co-évoluent | | Tragédie des communs informationnels | Résilience (Holling) | Quand l'innovation informationnelle est épuisée par les approches dominantes | | Pollinisation croisée | Symbiose, mutualisme | L'espace de co-création comme lieu de fécondation entre disciplines | | Ébullition de la ressource informationnelle | Dissipativité (Prigogine) | Contrairement aux biens communs naturels, la ressource informationnelle est en perpétuelle transformation | L'image de la **pollinisation croisée** est particulièrement fertile pour G3 : elle décrit un mécanisme de fécondation mutuelle entre disciplines qui ne se parlent pas — exactement ce que l'Hexagramme tente de rendre visible. ### G4 — Conscience, spiritualité, intériorité L'apport de Léonard à G4 est plus indirect mais néanmoins significatif. Sa référence finale à Kant — *"Sapere aude ! Ose savoir !"* — inscrit explicitement son projet dans la tradition des Lumières comme émancipation cognitive. La **continuité cognitive** qu'il recherche n'est pas un confort intellectuel mais une forme de sérénité intérieure qui permet aux acteurs d'exercer leurs responsabilités "sereinement" face à la disruption. | Concept Léonard | Ancrage G4 existant | Apport spécifique | |---|---|---| | Émancipation cognitive (Lumières informationnelles) | Kant (Aufklärung) | Sortir de la tutelle informationnelle comme sortir de la minorité intellectuelle | | Sérénité cognitive | Hésychasme, contemplation | La fluidité des activités comme indicateur d'une cohésion cognitive ressentie (non imposée) | | Cohésion cognitive ressentie | Intuition (Bergson) | La cohésion ne se décrète pas, elle se ressent "par la fluidité des activités" | | Courage de l'entendement informationnel | Magnifica Humanitas | Oser concevoir, oser explorer au-delà des carcans cognitifs | La notion que la cohésion cognitive **ne peut pas être imposée** mais seulement **ressentie par la fluidité** est remarquable : elle rejoint les traditions contemplatives de G4 où la vérité se vit avant de se formuler. ### G5 — Méta-tensions, architecture C'est peut-être dans G5 que Léonard apporte sa contribution la plus architecturale. Sa distinction entre **espace quantique** (exploration, disruption, création) et **espace gravitationnel** (opérationnel, continuité, procédures codifiées) constitue une méta-tension fondamentale qui structure l'ensemble de son ouvrage — et qui résonne directement avec la logique du Mandala. | Concept Léonard | Ancrage G5 existant | Apport spécifique | |---|---|---| | Quantique ↔ Gravitationnel | Méta-tension Structure/Finalité | La dualité exploration/exploitation comme principe organisateur de toute progression | | Poussée ↔ Contre-poussée → Propulsion | Méta-tension Individu/Collectif | Le mouvement naît de la tension entre innovation et régulation | | Disruption cognitive ↔ Continuité cognitive | Méta-tension Chaos/Ordre | Toute innovation doit être "transmutée" en continuité pour être assimilable | | Surclassement (LNS surclasse LNT) | Intégration Follett | Un paradigme ne détruit pas le précédent, il le repositionne dans un cadre plus vaste | --- ## Tensions proposées ### Tension G2 : Technologie ↔ Service (LNT ↔ LNS) > Le Numérique oscille entre une logique de technologie (résoudre des problèmes, imposer des solutions) et une logique de service (co-créer de la valeur, assurer la cohésion cognitive). La première réduit les personnes à des utilisateurs ; la seconde les repositionne comme bâtisseurs. Cette tension est l'une des plus opérationnelles de l'ouvrage. Elle touche directement à la manière dont les organisations conçoivent leurs systèmes d'information : comme des outils imposés (LNT) ou comme des espaces de co-création (LNS). ### Tension G1 : Exclusion ↔ Inclusion informationnelle > L'innovation informationnelle peut soit enrichir la Société en rendant le sens accessible à tous (inclusion), soit l'appauvrir en réservant le sens aux puissants et en spoliant les créateurs potentiels (exclusion). Le combat contre l'exclusion informationnelle est la condition de la progression démocratique. ### Tension G5 (méta-tension) : Quantique ↔ Gravitationnel > Toute organisation, toute société, tout domaine est constitué d'une partie quantique (exploration, disruption, création de l'avenir) et d'une partie gravitationnelle (opérationnel, continuité, procédures). La progression naît de leur concordance — jamais de la domination de l'une sur l'autre. Cette méta-tension est structurellement analogue à la méta-tension Structure/Finalité déjà présente dans G5, mais elle l'enrichit d'une dimension temporelle et organisationnelle : le quantique prépare l'avenir, le gravitationnel assure le présent. Leur articulation est le cœur même de l'intelligence de service. --- ## Méta-tension proposée : Propulsion informationnelle > La progression de la Société naît de l'entremêlement entre la poussée numérique (innovations technologiques qui surgissent) et la contre-poussée sociétale (exigences de justice, de démocratie, d'inclusion). Ni l'une ni l'autre ne suffit seule. C'est leur propulsion — leur mise en tension créatrice dans le monde de l'Information — qui produit la progression. Cette méta-tension pourrait se positionner dans G5 comme un principe dynamique reliant G1 (gouvernance, justice) et G2 (information, numérique). Elle décrit le mécanisme même par lequel la Société avance : non pas par la technologie seule, ni par la régulation seule, mais par leur entremêlement dans un tiers-espace informationnel. --- ## Résonances remarquables avec l'Hexagramme Plusieurs concepts de Léonard entrent en résonance profonde avec des nœuds existants de l'Hexagramme : **Avec Stiegler (G1)** — L'exclusion informationnelle de Léonard est le versant institutionnel de la prolétarisation psychique de Stiegler. Stiegler diagnostique la perte du savoir-vivre intérieur ; Léonard diagnostique la perte du sens dans les services. Les deux convergent vers le même constat : l'ère algorithmique peut déposseder les sujets de leur capacité à comprendre le monde dans lequel ils agissent. **Avec Ostrom (G1)** — Léonard étend explicitement les travaux d'Ostrom aux biens communs d'information. Il montre que la "tragédie des communs" s'applique aussi à l'information — mais avec une complexité supplémentaire : la ressource informationnelle est artificielle et en perpétuelle ébullition. **Avec Varela (G2/G3)** — Le passage de la LNT à la LNS est structurellement analogue au passage du cognitivisme à l'enaction chez Varela. Dans les deux cas, on passe d'une logique de représentation/solution à une logique de co-émergence/co-création. **Avec Scharmer (G1)** — L'espace de pollinisation croisée de Léonard partage des caractéristiques avec le "Presencing" de Scharmer : un lieu où des personnes hétérogènes suspendent leurs cadres habituels pour laisser émerger quelque chose de nouveau. La différence est que Léonard fournit un langage commun (l'information) là où Scharmer propose une posture intérieure. **Avec Follett (G5)** — Le concept de "surclassement" chez Léonard (la LNS surclasse la LNT sans la détruire, elle la repositionne) est exactement l'intégration créative de Mary Parker Follett : une synthèse qui ne sacrifie aucun des termes mais les réorganise dans un cadre plus vaste. --- ## Proposition de nœuds pour l'Hexagramme | Nœud proposé | Graphe | Couche | Description courte | |---|---|---|---| | Propulsion informationnelle (Léonard) | G2 | Sémiotique | Le monde de l'Information comme tiers-espace gouvernant entre Société et Numérique, moteur de la progression par entremêlement des poussées | | Communs informationnels (Léonard/Ostrom) | G1 | Économique | Extension des communs d'Ostrom à l'information : gouvernance contributive (démocratique, responsable, inclusive) des biens communs d'information | | Pollinisation croisée (Léonard) | G5 | Mandala | Espace de co-création transdisciplinaire où des bâtisseurs hétérogènes atteignent la cohésion cognitive par un langage commun de l'information | --- ## Conclusion L'ouvrage de Michel Léonard apporte à l'Hexagramme de Valeur une **armature opérationnelle** qui lui manquait peut-être : comment passer de la cartographie des savoirs à leur mise en action dans la Société ? La Science de Service propose une réponse : par la construction de services d'information contributifs, dans des espaces de pollinisation croisée, gouvernés par une intelligence informationnelle qui refuse aussi bien la domination technologique que l'immobilisme sociétal. Ce qui est frappant, c'est que Léonard — sans le savoir — décrit exactement ce que l'Hexagramme *fait* : rendre visible la cohérence cachée entre les savoirs, créer un langage commun entre disciplines qui ne se parlent pas, et permettre à chacun d'y entrer par sa propre porte. L'Hexagramme est, en quelque sorte, un **espace de pollinisation croisée** au sens de Léonard — mais sous forme visuelle et exploratoire plutôt qu'institutionnelle.